CHAPITRE XVIII
Mal remise des reproches de Hyacinthe, Séraphine errait dans le quartier des Enfants Assistés, non loin du taudis loué par Thierrois. Dans un fouillis de bâtisses en ruine ou sur le point de l’être, c’était une maison de quatre étages en torchis jaunâtre dont les colombages pourris à cœur laissaient échapper les hourdis, si bien que toute la façade se crevassait, prête à s’effondrer.
À l’abri de ruines broussailleuses, elle tira de son sac ses vêtements de ramoneur, ses outils, et se métamorphosa en petite Savoyarde. Ayant quelque peu grandi, ces loques fuligineuses la serraient un peu. Des coutures cédèrent mais rien de grave. Elle pénétra dans la maison, grimpa jusqu’aux mansardes du dernier étage et, avec l’agilité d’un chat, se hissa sur le toit à travers une tabatière. Sa longue pratique du métier lui fit repérer les mitres du dernier niveau, puis celle de la mansarde de Thierrois, la seule couronnée de glace par le froid sec de la nuit, faute d’avoir soufflé du chaud. Elle atterrit dans un nuage de cendres, maudissant Thierrois de son incurie. Accroupie dans l’âtre, elle examina la mansarde, plus longue que large, avec une alcôve pour le grabat. Sous la fenêtre une table encombrée de bouteilles de vin toutes vides, par terre un seau rempli d’eau gelée. Lorsqu’elle déplaça son pied droit, une pierre du foyer bougea dans un soupir de cendres. Du dos de sa main elle nettoya un carré, souleva la pierre avec sa raclette et découvrit la cachette banale du porteur d’enfants, le sac en toile suiffée rempli de pièces d’or. Une minute durant la tentation lui coupa le souffle, faillit l’emporter sur les principes de morale que les avoués tentaient de lui inculquer. Du temps de Jeannot la Vanoise, elle avait appris à dénicher ce type de cachette d’un bourgeois sur deux. Elle n’y touchait jamais, son maître ramoneur voulant garder bonne réputation, mais il communiquait le renseignement à ses amis voleurs en échange d’un tiers des prises. Elle remit donc la pierre sur le sac d’or, répandit la cendre, visita le taudis. Dans le placard découpé dans le mur, le fond de bois était mobile et, derrière, elle dénicha plusieurs objets. Un bonnet et des langes luxueux de nourrisson, un Almanach des Dames de 1820, une pièce de bois ouvragée mais fendue, avec de curieuses traînées. Elle pensait à un gourdin qu’on aurait façonné avec art, avant de comprendre qu’il s’agissait d’une jambe de roue de voiture.
Elle faillit abandonner l’almanach, le feuilleta par curiosité féminine et tomba sur des écrits maladroits en marge de plusieurs feuillets. Le porteur d’enfants consignait là ses allées et venues fructueuses, les sommes reçues, mais aussi quelques réflexions, des adresses, des confidences. Elle glissa le tout dans son sac de ramoneur, pensait s’en aller par la porte mais des pas firent grincer les marches de l’escalier. Son instinct la jeta dans la cheminée. Une clé, certainement fausse, ferrailla dans la serrure et, juste comme la porte raclait au sol, elle s’arc-bouta des reins et des pieds au-dessus de l’âtre.
— En voilà un trou à rats ! grommela une voix que Séraphine reconnut avec effroi pour être celle de Vidocq.
» Un bonhomme qui gagnait bien sa vie avec les mignards et n’en profitait pas. Du vin de chimiste et rien pour la nourriture.
Il ouvrait le placard creusé dans le mur, balayait de la main les étagères, se rapprochait de la cheminée.
— Ni bois ni tourbe. Autant vivre sous les ponts.
Regardant vers le bas, Séraphine découvrait dans une flaque de clarté l’empreinte de sa chaussure dans la cendre. Si petite que les croquenots de Thierrois n’auraient pu la laisser. L’ex-bagnard, avec son habileté d’ancien policier, allait la découvrir alors qu’elle ne pouvait bouger, de crainte du bruit et de détacher des parcelles de suie. Et sa position devenait insupportable.
— Ce vieux filou de Thierrois ! répétait Vidocq, penché sur le foyer et balayant les cendres lentement. Séraphine, réprimant le claquement de ses dents, regardait cette main énorme qui nettoyait l’âtre, mettant à nu la pierre branlante.
— Les gens ne changeront donc jamais et n’auront pas la moindre invention pour cacher leur magot. Les truands ont de beaux jours devant eux.
En balayant l’âtre Vidocq avait fait disparaître son empreinte mais elle ne croyait pas à sa chance. Il lui fallait choisir entre remonter en hâte jusqu’au toit que le bagnard risquait d’atteindre avant elle, ou se laisser choir sous son nez et essayer de filer entre ses jambes. Les siennes tremblaient de fatigue, ne pourraient la soutenir longtemps.
— En avait-il des économies ! soliloquait Vidocq. Cinq, six mille en napoléons, pas de papier-monnaie, de l’or facile à écouler.
Séraphine venait d’apercevoir, scellé sur le côté, un crochet où l’on fixait la chaîne de la crémaillère, et avec d’infinies précautions put y appuyer son pied droit, soulager ses muscles, laisser s’écouler sa fatigue. L’ancien bagnard allait et venait dans la mansarde dans une suite de craquements. La saute-ruisseau pensa qu’il brisait le mobilier pour faire croire que des voleurs l’avaient précédé. Les gens de Jérusalem ne manqueraient pas de visiter le taudis. Vidocq paraissait animé d’une rage froide de destruction, jusqu’à ce qu’il jette dans l’âtre les débris qu’il venait de faire. Séraphine comprit ce qu’il préméditait et sans plus hésiter remonta vers le ciel en dépit du chambard et des chutes de suie accompagnant son ascension.
— Descends ou je t’enfume ! hurla Vidocq dans le conduit.
Mais déjà elle débouchait en plein air. Ne pouvant utiliser la tabatière, elle l’alourdit de pierres arrachées à une cheminée, traversa plusieurs toits, dérapa sur le verglas, se rattrapa in extremis. Elle alla de cheminée en cheminée, jusqu’à ce que l’une d’elles lui soufflât son haleine de suie froide. C’était la bonne pour descendre.
Jamais elle ne sut que Vidocq, avec sa force légendaire, souleva la tabatière alourdie de pierres et la chercha sur les toits derrière les mitres, alors qu’elle chutait avec une grêle de suie dans une chambre empestant l’eucalyptus qui infusait sur un réchaud à esprit-de-vin. À côté d’un lit où un vieillard, en bonnet de nuit et grosses lunettes, ouvrait de grands yeux effrayés par son apparition.
— Bonjour, fit-elle en s’ébrouant. Elle avait besoin d’un bon ramonage, votre cheminée.
À côté, dans une cuisine, une femme lavait de la vaisselle dans un baquet d’eau chaude :
— Je ne fais que passer, dit Séraphine. Croyez-vous que je suis sotte, je me suis trompée de conduit.
Mais la femme poursuivait sa besogne sans entendre. La jeune fille, une fois dans la rue, se hâta de disparaître. Aucun cocher ne l’embarquerait et elle se résigna à rentrer à pied, alla droit à sa chambre pour se nettoyer, se changer. La jubilation d’avoir joué le célèbre Vidocq la faisait chanter et, rayonnante, elle redescendit dans la salle des clercs. Une agitation surprenante excitait ces employés pot-au-feu, la nouvelle du futur départ de Hyacinthe Roquebère pour l’Espagne.
— J’irai avec lui, proclama-t-elle, je serai son groom.
Elle trépigna jusqu’au départ de clients importants peu pressés de quitter l’étude, déposa sur la table de l’avoué les objets trouvés chez Thierrois.
— Ce bonnet et ces langes sortent du même atelier de couture que les vêtements d’enfant trouvés chambre 17, chez le Vigneron. Il y a ce rayon de roue qu’on appelle une jambe et cet almanach.
— Il est dégoûtant de graisse et de vin.
— Oui, mais précieux pour les écrits de la main du porteur d’enfants. J’ai laissé sur place un sac contenant cinq, six mille francs en or. Vidocq n’a pas eu mes scrupules, je pense.
— Quoi, encore Vidocq ! rugit Roquebère en se dressant, comme mû par un ressort. Qu’as-tu encore fait pour déplaire à ce brigand ?